articleimg-1
Jan 02, 2018

Sowing a 'culture of discord and exclusion', Le Monde is discrediting Europe, writes ambassador

Georges Károlyi, Hungary’s ambassador to France, in an open letter to the editor of French daily Le Monde, pushes back: "By engaging systematically in this culture of discord, stigmatisation, exclusion, punishment and Pharisaic morality, you are discrediting Europe in the eyes of the world"

Responding to an article entitled, "La Pologne n’est pas (encore) la Hongrie" ("Poland is not (yet) Hungary), Ambassador Georges Károlyi takes the editors to task. "Neither Poland nor Hungary are doormats for European public opinion ito wipe its feet," he writes.

The following is Ambassador Károlyi's letter in its entirety in the original French.

Vous avez encore frappé. Par la plume de Frédéric Lemaître cette fois-ci, et son « analyse » intitulée « La Pologne n’est pas (encore) la Hongrie » parue dans le Monde des 24, 25 et 26 décembre derniers. Et en toute impunité, comme d’habitude : en signe de son ouverture au dialogue, votre journal a en effet pour règle de ne jamais publier de tribunes d’ambassadeurs. C’est du moins ce que vous m’avez dit. Il est ainsi possible, dans la presse française du XXIème siècle, d’éreinter un pays à longueur de page sans laisser à son représentant officiel la possibilité de s’exprimer.

Frédéric Lemaître ne nous est pas inconnu. Dans le cadre d’un reportage sur la Hongrie paru dans le Monde du 24 novembre, il avait interviewé, entre autres, le directeur d’un think-tank hongrois (proche du gouvernement il est vrai). Tout ce qu’il a retenu de cet entretien (qui a duré une heure et demi d’horloge) dans un papier occupant une page entière du journal, c’est le sachet de lavande que son interlocuteur lui a offert en prenant congé. Je ne sais si c’est le degré zéro du journalisme ou le comble du cynisme. C’est nous qui lui avions recommandé cet analyste. On ne nous y reprendra plus.

Certes, vous vous retranchez derrière les propos des spécialistes que vous citez. Il est en effet de bonne guerre de cacher son militantisme engagé derrière un apparent souci d’information. Mais nous ne sommes pas dupes. Comment ne pas voir, en lisant (à peine) entre les lignes, la délectation avec laquelle vous relayez leurs propos ! Allez-y, cognez sur la Hongrie, nous sommes preneurs ! Vous ne reculez devant rien, même pas devant le jour de Noël, pour délivrer ce message de xénophobie intra-européenne.

« Le scénario qui se déroule sur les bords de la Vistule a été écrit sur les bords du Danube » : bon sang mais c’est bien sûr… il fallait y penser ! Les électeurs polonais, autrichiens, tchèques, peut-être même américains ou britanniques n’y sont pour rien, c’est M. Orbán qui a tout organisé, il est évidemment responsable de tout. C’est trop clair. L’amalgame est bien rodé.

Pologne, Hongrie : quand ce n’est pas l’un, c’est l’autre. On y perd son latin. Jusqu’à présent, nous avions cru comprendre qu’il importait d’administrer une bonne correction à ces insupportables Polonais qui menacent « de manière systémique » les valeurs européennes (sic). Aujourd’hui, changement de décor : la Pologne n’est rien, c’est à la Hongrie qu’il convient de s’en prendre, puisqu’elle est devenue un pays où « les libertés semblent encore plus menacées qu’en Pologne ». Allez comprendre. Avec ce que nous entendons et lisons depuis bientôt huit ans, nous avons cru comprendre que toutes les libertés étaient mortes depuis longtemps en Hongrie. Maintenant, elles ne font que « sembler être menacées ». Double conditionnel. On n’y comprend plus rien. Votre aveuglement envers ces deux pays, dans lequel on ne peut plus saisir la moindre logique, rend votre discours complètement illisible. En fait, tout ce que l’on peut retenir de votre ligne politique, c’est que ces deux pays filent le même « mauvais coton ». Et si c’était le Monde qui le filait, ce mauvais coton ? Le coton de la discorde, le coton de la stigmatisation, le coton de la division – que vous semblez si ardemment souhaiter – de l’Europe et, pour tout dire, le coton de l’appel à la haine ? A la haine contre un pays qui a payé de son sang son appartenance à l’Europe. Vous en rendez-vous au moins compte ? Et si c’était nous, et pas vous, qui l’incarnions, cette « vieille Europe », celle des traditions de notre continent, de sa culture et de son histoire commune millénaire ? Le Monde n’a pas à s’approprier l’Europe, quel que soit son âge.

Le « père » de la « démocratie illibérale », qui vous cause tant de soucis, ce n’est pas Viktor Orbán, mais vous. C’est vous qui avez collé à cette expression une signification qui est à cent lieues de ce que V. Orbán a voulu dire. Nous avons essayé de vous l’expliquer courtoisement, pièces à l’appui. Peine perdue. Il n’est pire sourd…

Des expressions vides de sens comme « M. Orbán a la mainmise sur toute la société » développent évidemment chez le lecteur un sentiment insidieux de réprobation et de condamnation, sans qu’il sache lui-même très bien pourquoi. Ici aussi, le mal est fait sans qu’il ait été besoin de le justifier. Bravo.

« La plupart des médias appartiennent désormais à des proches et à des obligés du pouvoir » : peut-être, mais au moins autant appartiennent à ses adversaires. C’est ce qu’on appelle une information équilibrée. Peut-être pourrions-nous vous donner quelques conseils sur ce point. Malgré un séjour de plusieurs jours à Budapest, Frédéric Lemaître a hélas omis de visiter un kiosque à journaux avec son interprète, ou de zapper sur le téléviseur de sa chambre d’hôtel. Il n’aurait pas été déçu.

« Tout ce que souhaite M. Orbán, c’est de disposer des deux-tiers des sièges à l’Assemblée pour pouvoir modifier la constitution comme bon lui semble » : si c’est ce que souhaitent les électeurs, où est le mal ? Et la « réforme électorale sur mesure », c’est quoi ? Le système hongrois, exactement calqué sur le système allemand, ne vous convient pas non plus ? Expliquez-moi. Quel homme politique n’aborde pas une élection avec le souhait d’obtenir un maximum de sièges, et si possible une majorité constituante ? La France fait-elle exception ? Le système français n’accorde peut-être pas de prime au parti arrivé en tête ? Mais peu importe : le système électoral hongrois doit être condamné, puisqu’il a porté aux affaires le Fidesz, votre tête de turc favorite. Cette manière de présenter des banalités comme condamnables dès qu’il s’agit de la Hongrie en dit long sur votre maîtrise du « deux poids, deux mesures » et de votre volonté de diviser à tout prix. Une seule question : pourquoi ? au service de qui ?

Et bien sûr, pour vous, « Bruxelles a trop longtemps fermé les yeux sur les turpitudes de M. Orbán ». Quelle insolence ! Sauf que, malgré toutes les critiques que l’on peut lui adresser, « Bruxelles » reste un Etat de droit. M. Orbán le sait bien, et il s’y est toujours conformé. Votre « trop longtemps » est un aveu d’une exceptionnelle gravité : il laisse entendre que l’Etat de droit doit être jeté aux oubliettes dès lors qu’il fait obstacle à l’expression du militantisme politique que vous représentez. Grâce au Ciel, nous n’en sommes pas (encore) là.

Par ailleurs, il aurait été correct de votre part de préciser ce que vous entendez par « turpitudes » : le mot est trop grave pour rester dans le flou. Je serai heureux de transmettre vos éclaircissements à M. Orbán.

Il existe fort heureusement en Europe des hommes d’Etat qui ont compris que l’avenir d’une Europe forte et protectrice passe d’une part par un plus grand respect des Etats-membres les uns vis-à-vis des autres – au moyen d’un dialogue constructif, « même si on n’est pas d’accord sur tout » – et d’autre part par une meilleure écoute des populations. Ce processus est en cours, mais vous l’ignorez parce qu’il vous oblige à manger votre chapeau. Le temps a passé sur la gouvernance par le haut et le mépris des gouvernés. Si vous ne le comprenez pas, vous finirez par ne plus être lus que par votre propre comité de rédaction et par ceux auxquels vous voulez bien donner la parole ou ouvrir vos colonnes. En attisant les « pressions de Bruxelles », vous vous placez résolument dans le camp des donneurs de leçons d’un autre âge qui n’ont rien compris à l’évolution du monde et de l’Europe, et c’est pourquoi c’est bien vous qui filez le mauvais coton. Celui du commissaire qui s’obstine d’une manière incompréhensible à vouloir imposer un système de répartition des migrants dont personne ne veut : ni les Etats, ni les intéressés eux-mêmes (il faut quand même le faire : vouloir imposer à la consommation un produit dépourvu de tout marché, que ce soit du côté de l’offre – les Etats – ou de celui de la demande – les migrants – est une approche qui a été celle de l’économie soviétique pendant des décennies, avec le succès que l’on sait) et qui menace des foudres de l’enfer ceux qui ne se plieraient pas à cette lubie ; et celui de cet autre commissaire, vice-président de la Commission de surcroît, dont le cœur bien lourd cache un père fouettard dont la devise européenne semble être « plus on punit, mieux on se porte ».

Ne réalisez-vous donc pas que les traitements prescrits par ces Diafoirus des temps modernes, et que vous ne cessez d’encourager, conduiront le malade à mourir guéri ?

La question n’est malheureusement plus de savoir combien il faudra d’années au Monde pour sortir de l’obscurantisme dans lequel il s’enfonce, mais jusqu’où il est prêt à aller pour monter les pays d’Europe les uns contre les autres.

Votre engagement systématique dans cette culture de la discorde, de la stigmatisation, de l’exclusion, de la punition, de la morale pharisienne, ne fait que décrédibiliser l’Europe aux yeux du monde. Est-ce pour mieux choquer et mieux vendre ? Ce n’est pas ainsi que nous nous en sortirons. Le Brexit, le phénomène migratoire, les crises financières nous ont réveillés et ont mis en lumière la nécessité d’une réflexion approfondie sur l’avenir de l’Europe. Si celle-ci doit, de l’aveu de tous, se refonder, se redéfinir, se rénover (quel que soit le terme), c’est qu’elle va mal, c’est qu’elle est déboussolée. Elle doit se retrouver, sur une force renouvelée et une fierté assumée. La Hongrie y est viscéralement attachée, tout autant que la France, la Pologne ou n’importe lequel de ses Etats-membres. Ensemble, nous pouvons faire beaucoup de choses dans les domaines où l’union fait la force, et en même temps beaucoup d’autres choses dans les domaines où c’est la diversité qui fait la force. L’un ne va pas sans l’autre, et votre acharnement insensé sur la Hongrie n’y changera rien. Aux partisans des amputations et des camisoles de force, nous ne lâcherons rien. Ni la Pologne, ni la Hongrie ne sont des paillassons sur lesquels l’opinion publique européenne est appelée à s’essuyer alternativement les pieds au gré des humeurs du Monde.

Georges Károlyi, Ambassadeur de Hongrie